Résultats du terrain

Le Milan royal en Wallonie : hiver 2018-2019

Depuis treize ans, le réseau européen "Milan royal" recense les nicheurs mais aussi les hivernants. Le recensement hivernal international est organisé en janvier à l’initiative de la LPO Mission Rapaces. L’enquête à laquelle collaborent une quinzaine de pays est centrée sur la recherche et le dénombrement coordonné des dortoirs communautaires que forme ce rapace. Cet hiver, le weekend des 5-6 janvier 2019 a concentré les efforts.

En Belgique, l’ensemble des contacts au cours de la semaine incluant le weekend de comptage est pris en compte en raison de la très faible présence hivernale. Le pays se situe en fait sur la frange nord-ouest de la répartition hivernale. Les suivis des derniers hivers y ont montré que ce rapace est alors rare en Haute-Belgique et très rare, voire absent, plus au nord. Aucun dortoir de quelque importance n’a d’ailleurs été noté depuis des années. Ce fut encore le cas cet hiver.

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Cet hiver en Belgique

Au cours d’un automne assez doux, la migration postnuptiale s’est à nouveau prolongée en novembre - décembre (Fig. 1 et 2). L’espèce est devenue rare après la mi-décembre et aucun séjour manifeste n’a été identifié.

Figure 1 : Carte des observations de décembre 2018 (rouge) et janvier 2019 (bleu) en Wallonie.

Figure 1 : Carte des observations de décembre 2018 (rouge) et janvier 2019 (bleu) en Wallonie.

Comme en janvier 2018, à peine six observations d’isolés ont été collectées durant la première décade de janvier. Toutes proviennent de Haute-Belgique entre le 3 et le 9 janvier : Hollange et Bovigny le 3, Sovet le 4, Grandmenil le 8, Witry et Stavelot le 9. A l’instar de la plupart des milans vus en novembre - décembre, plusieurs de ces oiseaux étaient en déplacement apparent, peut-être poussés vers le sud par le renforcement des conditions hivernales. Du 10 au 18 janvier, aucune observation n’a été faite en Belgique. Depuis lors, à nouveau quelques isolés en déplacement ou en chasse en Wallonie (le 19 à Stambruges, le 22 à Limbourg, le 26 à Miécret, le 31 à Montignies-sur Sambre et le 4 février à Couthuin) et 4 observations ponctuelles en Flandre. Les premiers migrateurs manifeste sont notés à partir du 9 février.

Figure 2 : Evolution hebdomadaire de novembre 2018 à janvier 2019 (nombre d’observations (gris clair) et nombre d’exemplaires).

Et dans les régions voisines ?

Très peu de milans hivernent aux alentours immédiats de la Wallonie, comme les années précédentes. Seulement 2 ex. observés début janvier 2019 au Grand-duché de Luxembourg (www.ornitho/lu et P. Lorgé). Peu de mentions en Sarre, dans les lander de Rhénanie-Westphalie et Rhénanie-Palatinat (www.ornitho.de).

En France, aucun milan n’a été noté dans les Hauts de France et ils furent très rares dans d’autres Départements français proches de la Wallonie : 1 ex. dans le Département des Ardennes (1 ex. à la décharge d’Eteignières le 3 janvier – obs. V. Leirens) et 2 ex. dans celui de la Meuse. L’aire d’hivernage s’étend en fait essentiellement dans une large bande qui s’étend à l’est d’une ligne allant du Département des Ardennes à celui des Basses Pyrénées, comme le montre la carte ci-contre.

Figure 3 : Localisation des concentrations et dortoirs de Milans royaux en janvier 2018 en France (source LPO, mission rapaces – htttp://rapaces.lpo.fr/milan-royal)

Figure 3 : Localisation des concentrations et dortoirs de Milans royaux en janvier 2018 en France (source LPO, mission rapaces – htttp://rapaces.lpo.fr/milan-royal)

Près de la Wallonie, un petit hivernage se maintient dans une partie de la Région du Grand Est comme le montre la carte ci-dessous (G. Leblanc et al., 2019 – rapport LPO & LOANA). Le total de 169 Milans royaux en janvier 2019 est bien supérieur aux 87 en janvier 2017 et 82 en 2018. La relative douceur qui a persisté en fin d’année peut avoir joué. Dans le Grand Est, les milans trouvent en fait encore se nourrir sur des CET avec versage de fractions alimentaires et sur des placettes d’alimentation. Dans leur rapport, G. Leblanc et al. pointent le fait que des dortoirs se situent au sein des noyaux de couples nicheurs en Alsace - Lorraine. Il reste selon eux « à savoir si la présence de ces oiseaux hivernant est liée à un phénomène de sédentarité d’oiseaux reproducteurs ».

Figure 4 : Répartition départementale des Milans royaux observés en janvier 2019 dans le Grand Est (Leblanc et al., 2019).

Figure 4 : Répartition départementale des Milans royaux observés en janvier 2019 dans le Grand Est (Leblanc et al., 2019).

La migration prénuptiale s’amorce déjà

Un premier milan adulte, suivi depuis 2014, a entamé sa migration de retour dès le 30 janvier, avec deux semaines d’avance sur les années précédentes. Le mâle Saint-Vith (Niederemmels) a quitté ses quartiers d'hiver espagnols. Durant les cinq derniers hivers, il a séjourné dans le sud de la Castille et Léon, dans le Parc Naturel de Las Batuecas (Sierra de Francia) où il a utilisé deux dortoirs principaux dans les environs de La Alberca. Depuis son départ, il progresse assez vite. Il était déjà le 31 janvier au soir au sud-ouest de la ville de Burgos, à environ 275 km de La Alberca, et le 6 février au nord d’Agen. Les autres milans sont toujours sur leur aire d'hivernage. Pour des nouvelles voir la page du suivi des milans par balise Argos.

Référence citée : G. Leblanc, S. Didier & A. Mionnet (2019) : Synthèse du comptage simultané en période hivernale des Milans royaux dans la Région Grand-Est (05 et 06 Janvier 2019). Rapport LPO & LOANA, 4 pages.

Francis et le mystère des cormorans de Vas-t'y-Frotte

Francis Pourignaux devant l'île Vas-t'y-Frotte.

Francis Pourignaux devant l'île Vas-t'y-Frotte.

Il y a autant de façon de pratiquer l’ornithologie que d’ornithologues. Certains voyagent à travers le monde, d’autres cherchent les oiseaux rares au pays… D’autres encore ont la patience et la ténacité d’étudier à fond une espèce, « leur » espèce fétiche. Et ils ouvrent ainsi de nouveaux horizons dans la connaissance intime de nos oiseaux… C’est le cas de Francis Pourignaux, ornithologue namurois, qui, depuis plus de 20 ans, s’est pris de passion pour le Grand Cormoran, en particulier le long de la Meuse, tout à côté de chez lui.


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D’abord, l’espèce ne faisait qu’y passer l’hiver, puis, en 2003, une petite colonie de reproducteurs s’est installée dans les arbres d’une île au nom étrange : « Vas-t’y-Frotte »(*). Depuis lors, chaque printemps, notre cormorantologue recense chaque nid de la colonie et le nombre de jeunes menés à l’envol. Cela demande de la patience et de la rigueur, car il n’est pas si facile de suivre les nichées à cause de l’évolution rapide du feuillage. Francis travaille par photos annotées, et il contrôle visite après visite chacun des nids individuellement, tout au long de la saison. Une analyse de 16 années de ce suivi est présentée dans les quatre graphes ci-dessous, qui mettent en lumière une situation paradoxale et une question ouverte…

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Le premier graphe (courbe bleue) montre l'évolution du nombre de nids de Grand Cormoran à Vas-t'y-Frotte. La progression est lente et semble parfois interrompue mais la colonie est forte maintenant de 44 nids. Cela reste donc une "petite colonie" au regard des habitudes du cormoran, mais il s'agit d'une des rares colonies fondée au début des années 2000 et encore en croissance en Belgique (tous les détails sur les cormorans nicheurs en Belgique - et en Europe - sont accessibles dans ce rapport publié en 2013).

Le deuxième graphe (courbe rouge) montre la productivité moyenne (nombre de jeunes à l'envol par nid occupé) : c'est LA mesure que seul le travail minutieux de Francis permet d'obtenir annuellement. Après quelques fluctuations initiales (sans doute dues en partie à l'inexpérience des individus fondateurs), on constate que depuis que la colonie est forte de plus de 20 nids (2012), une moyenne de 2,5 jeunes est produite chaque année, d'une manière remarquablement stable. C'est une moyenne élevée par rapport à ce qu'on connaît de l'espèce à travers l'Europe. Et le plus étonnant est qu'elle ne semble pas fléchir. Le Grand Cormoran est une espèce dont les populations sont régulées par leur propre densité. Lorsque la capacité d'accueil du milieu est atteinte, les paramètres démographiques de la population s'ajustent automatiquement, par exemple le nombre de jeunes produits par couple diminue, souvent bien en deçà de 2,0 / nids. On dirait donc que la limite d'accueil de la Meuse namuroise n'est pas encore atteinte. Le troisième graphe (courbe verte) est la conséquence des deux premiers : cumulativement, près de 900 jeunes cormorans se sont envolés des nids de l'île Vas-t'y-Frotte et cela ne fait que s’accélérer !

Le dortoir de Jambes à la belle époque (photo M Fasol)

Le dortoir de Jambes à la belle époque (photo M Fasol)

L'élément de paradoxe est amené par le dernier graphe (courbe orange). L'hiver, depuis le milieu des années 1990, de nombreux Grands Cormorans venus notamment du nord de l'Europe arrivent dans les environs de l'île pour y séjourner. Francis et d'autres ornithologues les recensent chaque année à la mi-janvier. Après un pic de présence au début des années 2000, où plus de 800 Grands Cormorans étaient présents quotidiennement sur l'île, leur nombre s'est fortement réduit, et ces dernières années, à peine une centaine d'oiseaux hivernent dans cette zone. Cette diminution n'est pas liée à un changement global au niveau des habitudes hivernales du Grand Cormoran, on n'observe ce phénomène qu'en Meuse (et pas dans le Hainaut, par exemple). C'est donc la détérioration des conditions locales (et notamment des ressources alimentaires) qui explique ce déclin. Les stocks de sa proie préférée, le gardon, se sont en effet effondrés (perte de l'ordre de 90% de la biomasse) suite à l'invasion du fond du fleuve par un bivalve exotique, qui consomme la nourriture de base de ce poisson: le phytoplancton. Vous trouverez plus d'explications sur ce sujet dans la discussion de cet article en français et encore plus dans cette étude de l'Université de Namur (en anglais).

Le mystère posé par les observations de Francis est donc le suivant: comment est-ce possible qu'un écosystème dégradé (du moins du point de vue des cormorans hivernants) permette d'accueillir un nombre croissant de nicheurs dont la productivité est aussi stable et élevée ?

À l'heure qu'il est, personne ne le sait. Peut-être les nicheurs élargissent-ils leur rayon d'action ou leur spectre de proies, peut-être ces dernières sont-elles plus disponibles en été ? Peut-être même que la moindre présence hivernale de l'espèce relâche la pression sur les stocks de poissons qui peuvent se reproduire alors en plus grand nombre au printemps ? On le voit, les pistes d'investigation sont nombreuses et passionnantes à suivre. Mais la question de base reste posée au départ par les "simples" observations minutieuses d'un ornithologue passionné... à suivre !

Francis Pourignaux a déjà publié un article sur ses premières années de suivis des Grands Cormorans de Vas-t'y-Frotte.

 

(*) L'île Vas-t'y-Frotte tirerait son nom d'une supposée rencontre entre Don Juan d'Autriche et la Reine Margot en cet endroit discret, aux environs de 1577... Ces deux personnages "s'y seraient frottés"... peut-on faire un lien avec le grand succès des couples nicheurs sur l'île aujourd'hui ? C'est sans doute aller un pas trop loin...


Un grand merci à Francis pour sa minutie mais aussi à tous les ornithologues qui comptent avec lui ou ailleurs les cormorans, comme JP Reginster et A Monmart à Vas-t'y-Frotte, et P Jenard qui a initié ce type de suivi à Hensies. Merci à V Bouquelle pour son input sur la première version de l'article. N'hésitez pas à commenter ou à poser vos questions ! 

Les oiseaux communs en Wallonie, un déclin inquiétant

Pinson des arbres © Frédéric Demeuse

Pinson des arbres © Frédéric Demeuse

Le rapport 1990-2017 sur le suivi des oiseaux communs en Wallonie (SOCWAL) est paru dans le dernier numéro du Bulletin Aves. Cette étude fait la synthèse de 28 années de monitoring des oiseaux nicheurs les plus répandus par la méthode des points d'écoute, grâce à la collaboration de dizaines d'observateurs volontaires et professionnels.

Le suivi consiste à passer chaque année au printemps dans des conditions similaires (date, heure, météo) sur une série de 15 points précis et à y compter tous les oiseaux que l'on contacte pendant 5 minutes. À partir de ces données de terrain, des indices annuels d'abondance et les tendances des populations de 81 espèces sont calculés, via un programme d'analyse spécialisé (rtrim). 

© Louis Bronne

© Louis Bronne

Les données sont également envoyées à la coordination européenne (EBCC) pour être intégrées au programme de suivi des oiseaux communs en Europe (PECBMS) qui réunit 28 pays du continent.

Taux de croissance annuel moyen (en %) pour chaque espèce. La barre d'erreur montre l'intervalle de confiance autour de la tendance (à 95%). Vert = augmentation, bleu = stable et rouge = déclin.

Les résultats ne sont guère brillants. Les effectifs de la moitié des espèces diminuent, un quart augmente et un quart est stable. Globalement, les oiseaux communs perdent en moyenne 1% de leurs effectifs par an depuis 1990. La tendance semble s’accélérer depuis 2008. Le bilan est encore plus alarmant si on ne reprend que les espèces des milieux agricoles (15 espèces) qui perdent en moyenne 3% de leurs effectifs par an depuis 28 ans. Ceux qui nichent au sol sont les plus vulnérables (Bruant proyer, Vanneau huppé, Perdrix grise, Alouette des champs...). Ce déclin est aussi noté en Europe, mais il est particulièrement rapide chez nous.

Le Vanneau huppé, une espèce des milieux agricole qui nichent au sol © Dominique Duyck

Le Vanneau huppé, une espèce des milieux agricole qui nichent au sol © Dominique Duyck

Les causes évoquées pour expliquer ces déclins sont multiples et variables selon les espèces. L'industrialisation de l'agriculture et son intensification diminuent les ressources alimentaires (tant les insectes que les graines tout au long de l'année) et les sites propices à la nidification (parcelles plus grandes, moins de lisières, fauches hâtives...). Le réchauffement climatique est aussi défavorable à plusieurs espèces même si d'autres semblent en profiter. Certaines espèces sont en plus victimes de piégeage ou de chasse lors de leur migration ou sur le lieux d'hivernage, c'est le cas notamment de la Tourterelle des bois qui bénéficie maintenant d'un Plan d'Action récemment adopté au niveau européen

Que faire face à cette situation? Bien entendu, des actions peuvent être mises en place localement pour limiter les déclin. Mais surtout, il est urgent que des mesures soient prises à plus grande échelle, notamment au niveau européen, pour modifier les pratiques agricoles actuelles ou, à tout le moins, les rendre plus compatible avec le maintien de la biodiversité. Natagora et BirdLife Europe sont très actif à ce niveau pour sensibiliser les décideurs. Et ils se basent sur les résultats objectifs obtenus par des milliers d'ornithologues partout en Europe.

Vous pouvez consulter l'article et les compléments (graphes spécifiques) sur notre site web.

Nous tenons à remercier chaleureusement la DGO3 du SPW pour le soutien à ce projet, ainsi que tous les ornithologues ayant participé aux comptages, encodage des données et analyses !