Les survivants

Ce matin, dans ma pelouse, deux jeunes merles tout juste sortis du nid faisaient leurs premiers sautillements derrière leur père. Ce spectacle est toujours fascinant, d'autant plus lorsqu'on songe aux mille dangers qui menacent ces oiseaux dans les prochaines heures... La probabilité que l'un de ces oisillons si plein d'énergie revienne nicher dans le jardin est vraiment minime. Heureusement, à quelques mètres de là, la merlette est déjà occupée à collecter des matériaux pour une deuxième nichée.

photo: Bernard Dekimpe

photo: Bernard Dekimpe

C'est un fait qu'on oublie parfois dans l'enthousiasme renouvelé du printemps, mais chaque individu nicheur chez les passereaux est un véritable survivant. Pour une espèce comme le Merle noir, moins de 50% des tentatives de nidification conduisent à l'envol des jeunes. Ensuite, seulement 10 à 20% des jeunes survivent à leur première année. Une fois adulte, leur taux de survie annuel monte quand même à environ 50%...  La productivité (le nombre de jeunes conduits à l'envol par printemps) est vraiment un facteur critique de la démographie du merle, comme de la plupart des passereaux.

Souvenez-vous, l'hiver dernier, l'absence remarquée de certaines espèces dans les jardins, imputées à la reproduction catastrophique du printemps 2016, notamment chez les mésanges. On peut espérer qu'il ne s'agissait que d'un "accident" lié à des conditions climatiques exceptionnellement mauvaises. D'une manière générale, comprendre ce qui fait varier le succès reproducteur et les chances de survie des individus permet d'expliquer les tendances d'une population observées sur le long terme. À ce sujet, si vous lisez la langue de Vondel, nos collègues néerlandais de l'organisation "SOVON Vogelonderzoek" viennent de publier un passionnant rapport sur leurs oiseaux nicheurs. Avec ce rapport et les fiches espèces sur leur site web, on peut en apprendre beaucoup sur la démographie, c'est-à-dire les taux de survie et de productivité, des espèces communes aux Pays-Bas (et donc sans doute un peu chez nous aussi...).

Cliquez sur l'image pour télécharger le rapport

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Ainsi, chez la Mésange bleue, la survie d'une année à l'autre est d'environ 30 à 40% pour les adultes, 10% pour les jeunes: des chiffres inférieurs à ceux de notre Merle. Avec leur nid placé à l'abri dans un nichoir ou une cavité, le taux de succès d'une nichée est par contre habituellement de l'ordre de 80%. Comparativement au Merle et à d'autres espèces à nids "ouverts", la Mésange bleue a donc en principe beaucoup plus de chance de mener à bien une nichée entamée. Une "stratégie" démographique un peu différente donc. Avec cette information, on comprend mieux l'impact d'un printemps pourri comme celui de 2016.

Un autre exemple intéressant est détaillée dans le rapport de la SOVON. Le Pouillot véloce est un migrateur à courte distance (hivernant dans le sud de l'Europe) qui revient relativement tôt dans nos régions: il a donc largement le temps d'entreprendre deux nichées par printemps. Le véloce produit en moyenne 1,5x plus de jeunes que son proche parent, le Pouillot fitis, quant à lui migrateur trans-saharien. Cette différence est en principe compensée par une survie inter-annuelle légèrement supérieure du fitis par rapport au véloce (bon an, mal an, de l'ordre de 40% pour les adultes contre plutôt 30% pour le véloce, mais avec de fortes variations interannuelles). Partir sous des cieux plus cléments permet (en général) au fitis de survivre plus facilement, mais lui donne moins de chance de mener à bien deux nichées. Malgré que ces deux espèces soient très proches, ces stratégies bien différentes peuvent conduire à des évolutions de population divergentes en fonction des changements des conditions environnementales.

Connaître les paramètres démographiques des populations et pouvoir en suivre l'évolution constitue donc une clé importante pour élucider les raisons se cachant derrière les variations observées d'effectifs. Cependant, s'il est relativement "simple" de suivre les populations notamment grâce à des programme comme SOCWAL, déterminer annuellement survie et productivité n'est pas chose aisée ! Des programmes de baguages spécialisés, comme le "Constant Effort Site" ou CES, sont nécessaires, ainsi que des programmes de type "Nest Record Scheme" dont le plus connu est celui mené par les anglais.

Une possibilité plus basique, que chacun peut mener dans son jardin, est d'en consigner les oiseaux nicheurs en utilisant le "module de suivi des nichoirs" d'observations.be. Il permet de localiser des nichoirs, de signaler quand et par qui ils sont occupés et de préciser si la nichée a réussi ou non. Un guide d'encodage est disponible via ce lien.

Bonnes observations printanières !

Champions of the flyway 2017, résumé de la "course"

Bien connu des ornithologues, Israël est un pays se situant sur l’extrémité est de la Méditerranée, au sud du Liban et de la Syrie. Au printemps, il se retrouve par conséquent sur la route migratoire de très nombreuses espèces, tentant de rejoindre l’Europe ou l’Asie, sans avoir à traverser la mer. C’est ainsi une escale importante pour de nombreux oiseaux, qui, après avoir traversé plusieurs milliers de kilomètres de désert de sable,  vont faire halte dans le premier buisson, ou sur le premier point d’eau leur fournissant de la nourriture.

Figure 1 : Aigle des steppes (Aquila nipalensis) Photo : Noé Terorde  

Figure 1 : Aigle des steppes (Aquila nipalensis)
Photo : Noé Terorde
 

Il va donc sans dire que lors de la migration de printemps, de nombreux ornithologues effectuent également un déplacement vers cette destination extraordinaire afin d’y observer ces oiseaux migrateurs.


C’est pourquoi l’idée a germé au sein de l’équipe de BirdLife International d’organiser une course en Israël lors de l’apogée de la migration de printemps, à savoir fin mars. 
Cette course, appelée « Champions Of The Flyway », poursuit un double objectif. Tout en profitant du magnifique spectacle offert par la migration, des équipes d’ornithologues venues du monde entier vont prospecter chaque coin et recoin du sud d’Israël afin d’observer le plus grand nombre d’espèces en une période déterminée de 24h.


Mais à côté de la course à proprement parler, le principal objectif de cet événement est de récolter des fonds afin de lutter contre la chasse illégale des oiseaux sur leurs routes migratoires. En effet, chaque année, plus de 25 millions d’oiseaux sont tués et capturés illégalement rien qu’autour du bassin méditerranéen (BirdLife International). Pour ce faire, chaque équipe va mettre tout en œuvre pour obtenir sponsors et donations dans leur contrée d’origine.
Après de précédentes éditions très réussies dans le but de lever des fonds pour la Géorgie (2014), Chypre (2015) et la Grèce (2016), l’édition 2017 était consacrée à la lutte contre la chasse illégale en Turquie. Les fonds récoltés (63.000$), seront entièrement transférés à Doğa Derneği (Birdlife Turquie), qui mène déjà de nombreuses actions sur place, et espère pouvoir améliorer ses résultats grâce aux fonds récoltés lors de cette nouvelle édition de Champions Of The Flyway. 


L’action principale menée par Doğa Derneği est éducative. Le but étant d’éduquer les nouvelles générations quant à l’importance de préserver les routes migratoires. Il faut donc commencer par changer les mentalités et les traditions lourdement ancrées dans ces régions, afin de sensibiliser les jeunes à l’observation des oiseaux plutôt qu’à leur chasse.

Figure 2 : Guêpier d’Orient (Merops orientalis) Photo : Noé Terorde

Figure 2 : Guêpier d’Orient (Merops orientalis)
Photo : Noé Terorde

Cette année, ce ne sont donc pas moins de 18 équipes, composées de 3 à 5 personnes, venues du monde entier qui se sont « affrontées » ; tout d’abord lors de la course ornithologique, mais également dans une seconde compétition, afin de déterminer à quelle équipe sera attribué le prix des « Guardians of the Flyway », qui auront récolté le plus de fonds.
Des ornithologues venant de quatre continents, depuis les Etats-Unis jusqu’à la Chine, en passant par l’Italie, l’Espagne ou encore l’Afrique du Sud,  ont donc parcouru les routes israéliennes durant 24 heures, entre 00h01 et 23h59 ce 28 mars 2017. 

Figure 3 : réunion de tous les champions au lendemain de la course Photo : Dov Greenblat (SPNI)  

Figure 3 : réunion de tous les champions au lendemain de la course
Photo : Dov Greenblat (SPNI)
 

Présent depuis deux mois dans la région en tant que bénévole pour le centre ornithologique de Eilat, j’ai donc eu cette année la chance de participer à la course au sein de l’équipe turque, en remplacement de l’un de leurs membres qui a malheureusement vu sa demande de visa refusée. 


La course n’a pas lieu sur tout le territoire d’Israël, mais sur le tiers sud du pays, c'est-à-dire la quasi-totalité de la région du Néguev. 

Figure 4 : limites de la zone autorisée pour la course (http://www.champions-of-the-flyway.com/the-race/)

Figure 4 : limites de la zone autorisée pour la course
(http://www.champions-of-the-flyway.com/the-race/)

A minuit, le coup d’envoi est donné, et les différentes équipes peuvent commencer à observer et à comptabiliser les premières espèces. Recherche de rapaces nocturnes, d’Oedicnèmes, d’Engoulevents et de toute autre espèce repérable dans le noir, sont au programme durant les premières heures de compétition. C’était par exemple la première fois que je scrutais des groupes de Goélands au milieu de la nuit, dans une obscurité quasi-totale, afin d’essayer de repérer une espèce supplémentaire ; expérience plutôt déconcertante.


Durant les heures de clarté, les techniques de recherche varient d’une équipe à l’autre. En ce qui nous concerne, nous avons décidé de commencer la journée à l’extrême sud (Eilat) du terrain de jeu en remontant progressivement vers le nord avec diverses haltes (KM 19, KM20, Yotvata, Mitzpe Ramon, Sde Boker), pour terminer la journée autour du lac de Yeruham. 
Face à des équipes redoutables telles que les « Arctic Redpolls », venus de Finlande pour l’occasion, ou les « Palestinian Sunbirds », emmenés par Noam Weiss, manager du Centre Ornithologique de Eilat, avec qui nous avons collaborés durant la course, nous nous sommes contentés d’une très honorable 3ème place, avec pas moins de 170 espèces observées au terme des 24 heures de compétition. Il s’agit de l’un des seuls endroits du Paléarctique Occidental où il est possible d’observer une telle diversité d’oiseaux sur une journée.

Figure 5 : équipe turque composée de Turan Çetin (Tr), Noé Terorde (Be) et Kaan Özgencil (Tr)

Figure 5 : équipe turque composée de Turan Çetin (Tr), Noé Terorde (Be) et Kaan Özgencil (Tr)

Peu importe les résultats de la course, ce qui reste dans les esprits après un tel événement est la sensation d’avoir apporté sa contribution à une bonne action, en plus d’avoir participé à un événement très excitant et amusant. Je pense pouvoir parler au nom de tous les participants en affirmant que l’on souhaite tous remettre l’expérience l’année prochaine, afin de défendre une nouvelle fois les droits de ces oiseaux migrateurs tant persécutés. Peut être avec une équipe belge cette fois, qui sait…

L'Hirondelle de rivage en Wallonie: combien reviendront nicher en 2017 ?

L’Hirondelle de rivage est une espèce fort spécialisée et vulnérable en période de nidification

  • Un terrier pour nicher (seule espèce avec le Martin pêcheur et l’occasionnel Guêpier).
  • Une de nos rares espèces coloniales.
  • Une distribution naturelle limitée aux falaises verticales et fraîches des berges dans les vallées alluviales de rivières.
  • Un degré élevé de philopatrie (fidélité au site d’origine) chez les adultes.
  • Une dépendance alimentaire vis-à-vis du plancton aérien, propre aux martinets et hirondelles.
photo : Jean-Marie Winants

photo : Jean-Marie Winants

Les types de sites de nidification ont connu une évolution historique

Depuis un siècle, l’évolution est principalement marquée par une double influence anthropique sur ses lieux de nidification :

  • la raréfaction des falaises naturelles (canalisations des rivières, aménagements divers, boisements de berges,…),
  • la multiplication temporaire des artefacts, surtout des carrières, rapidement colonisées (principalement des sablières). On notera que l’occupation locale de bâtiments et murs est déjà ancienne.
photo : Marc Delsalle

photo : Marc Delsalle

La population fluctue

L’Hirondelle de rivage possède une population nicheuse assez fluctuante en Wallonie, variant entre 1.700 et 3.800 couples à l’échelle des quarante dernières années. Une réduction de l’aire a toutefois été enregistrée. Pour plus d’informations, voir aussi lien vers la fiche atlas ?

Le dernier niveau élevé de population a été atteint en 2011 (3.700 couples environ). De 2012 à 2015, l’effectif a tourné autour de 2.000 couples et le nombre de colonies a diminué, avec une situation de plus en plus critique en rivière.

En 2016, le nouvel inventaire a été perturbé par des conditions météorologiques déplorables de courant avril à juin, avec des températures fraîches et des pluies exceptionnellement abondantes ; des crues soudaines ont noyé la quasi-totalité de colonies de rivière. La population a été estimée à environ 2.300 couples pour moitié en Lorraine, une valeur indicative vu les aléas de la reproduction et les difficultés de dénombrements précis. 
La situation vécue en 2016 conduit à relancer un nouveau recensement en 2017 afin de déterminer de manière précise la population qui nous reviendra après une année aussi perturbée.

Quelle était la répartition et l’importance des effectifs en 2016 ?

Environ 2.300 couples ont été recensés en 2016, un effectif à la baisse par rapport à 2011. La moitié se trouve en Lorraine belge et un quart en Hainaut occidental. Les autres régions se partagent le quart restant de l’effectif. Entres autres, la situation est critique en Brabant où la baisse atteint 95% en quarante ans.

Le nombre de colonies (42 en 2016) et leur importance moyenne (54 couples en 2016) diminue aussi. De même, la carte confirme la tendance sur le long terme à une réduction de l’aire : celle-ci se marque ainsi par rapport aux inventaires de l’atlas 2001-2007 (rectangles jaunes).

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L’importance relative des grandes colonies est aussi un facteur de vulnérabilité. Ainsi les deux plus fortes colonies, Maubray en Hainaut (450 couples au moins) et Châtillon en Gaume (372 couples) concentrent 36% de l’effectif en 2016. Pour sa part, le top10 de l’année rassemble près de 80% des couples wallons.

En outre, la dépendance vis-à-vis des habitats artificiels est devenue extrême et bien supérieure à celle notée dans d’autres pays. En effet, les parois de carrières et les dépôts meubles associés concentrent 95,5% des nids, auxquels on peut ajouter 1,7% sur des bâtiments. Restent donc seulement 2,8% de nids en berges naturelles.

Cette vulnérabilité justifie donc de poursuivre le suivi attentif des colonies et de développer un plan d’actions pour assurer le redéploiement de l’espèce autour de noyaux de peuplement.

Le recensement des colonies

Les Hirondelles de rivage reviennent à partir de fin mars (premières en Wallonie les 25-27 mars 2017, quinze jours après les premiers contacts en Flandre). La plupart des adultes reviennent en avril et vont réaliser une première nichée avec envols en première quinzaine de juin). Une partie entreprend une seconde nichée avec envols fin juillet – début août. De jeunes adultes ne revenant qu’en avril –mai n’élèvent pour leur part qu’une seule nichée. Les départs sont massifs en août. Multiplier les visites aux colonies depuis le début des retours jusqu’aux départs fournira aussi d’intéressantes information sur la période de présence. 

Premiers retours 2017 : Quelques Hirondelles de rivage s’observent en Flandre depuis le 12 mars. Les premières pour la Wallonie sont apparues deux semaines plus tard, le 28 mars : 4 au-dessus de l’Ourthe à Noiseux et 7 à Mont-Saint-Guibert, soit sur deux sites de nidification. Sur d’autres sites de colonies, premières notés le 29 mars à Ploegsteert et Amay, le 31 mars à villers-sur-Lesse et le 1er avril à Châtillon. De rares groupes (migratrices ou oiseaux régionaux ?) sont aussi pointés : 5 le 29 mars à Roly, 15 le 31 mars à Virelles, 11 à Etalle et 55 à Harchies le 1er avril.

Pour le recensement :

  • Rechercher les sites occupés au plus tard en mai (fin des retours et pleine activité d’installation) : nouveau sites ou confirmation de l’occupation de sites précédemment connus.
  • Noter le début des nourrissages lors d’une visite de fin mai –début juin.
  • En fonction de cela, réaliser le recensement en juin, avant l’envol de la première nichée, c’est-à-dire d’habitude entre le 5 et le 15 juin, en pleine période de nourrissage. Des comptages sensiblement plus tardifs risquent d’être invalides, notamment si les envols de jeunes ont débuté. Les juvéniles ont en effet l’habitude de revenir se poser un peu n’importe où, ce qui peut donner une fausse impression d’abondance. D’autre part, des oiseaux se dispersent très vite après les envols : des groupes sont ainsi notés dès le 20 juin sur de sites où ils n’ont pas niché.

Le recensement ainsi mené donne une valeur minimale, des nicheurs tardifs pouvant ne pas être détectés (couvaisons en cours). Le dénombrement est assez aisé si la colonie occupe un nouveau pan de falaise : en année normale, la plupart des galeries sont alors occupées, sauf simples amorces manifestes. Ailleurs par contre, il faut :

  • cartographier les galeries (croquis ou photo), amorces exclues ;
  • éliminer les galeries manifestement non fréquentées (toiles d’araignées ou plantes dans les entrées, mousses et autres signes indiquant l’absence de passage (griffure dégageant le sol nu) ;
  • dénombrer les nids occupés en procédant par groupes de nids si la colonie est importante et cocher les galeries occupées au vu d’oiseaux y rentrant, de jeunes dans les entrées de nids ou de traces manifestement fraîches ;
  • rester assez longtemps pour ne plus ou quasi plus enregistrer de nouveaux nicheurs (un moyen est de totaliser le nombre de « nouveaux nids occupés/tranche de 10 minutes » ; s’arrêter après au moins une tranche devenue nulle).
  • si possible, effectuer une seconde visite de contrôle quelques jours plus tard.

Pour participer à la recherche et au dénombrement des colonies en 2017, contactez-nous