Oiseaux d'eau

Francis et le mystère des cormorans de Vas-t'y-Frotte

Francis Pourignaux devant l'île Vas-t'y-Frotte.

Francis Pourignaux devant l'île Vas-t'y-Frotte.

Il y a autant de façon de pratiquer l’ornithologie que d’ornithologues. Certains voyagent à travers le monde, d’autres cherchent les oiseaux rares au pays… D’autres encore ont la patience et la ténacité d’étudier à fond une espèce, « leur » espèce fétiche. Et ils ouvrent ainsi de nouveaux horizons dans la connaissance intime de nos oiseaux… C’est le cas de Francis Pourignaux, ornithologue namurois, qui, depuis plus de 20 ans, s’est pris de passion pour le Grand Cormoran, en particulier le long de la Meuse, tout à côté de chez lui.


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D’abord, l’espèce ne faisait qu’y passer l’hiver, puis, en 2003, une petite colonie de reproducteurs s’est installée dans les arbres d’une île au nom étrange : « Vas-t’y-Frotte »(*). Depuis lors, chaque printemps, notre cormorantologue recense chaque nid de la colonie et le nombre de jeunes menés à l’envol. Cela demande de la patience et de la rigueur, car il n’est pas si facile de suivre les nichées à cause de l’évolution rapide du feuillage. Francis travaille par photos annotées, et il contrôle visite après visite chacun des nids individuellement, tout au long de la saison. Une analyse de 16 années de ce suivi est présentée dans les quatre graphes ci-dessous, qui mettent en lumière une situation paradoxale et une question ouverte…

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Le premier graphe (courbe bleue) montre l'évolution du nombre de nids de Grand Cormoran à Vas-t'y-Frotte. La progression est lente et semble parfois interrompue mais la colonie est forte maintenant de 44 nids. Cela reste donc une "petite colonie" au regard des habitudes du cormoran, mais il s'agit d'une des rares colonies fondée au début des années 2000 et encore en croissance en Belgique (tous les détails sur les cormorans nicheurs en Belgique - et en Europe - sont accessibles dans ce rapport publié en 2013).

Le deuxième graphe (courbe rouge) montre la productivité moyenne (nombre de jeunes à l'envol par nid occupé) : c'est LA mesure que seul le travail minutieux de Francis permet d'obtenir annuellement. Après quelques fluctuations initiales (sans doute dues en partie à l'inexpérience des individus fondateurs), on constate que depuis que la colonie est forte de plus de 20 nids (2012), une moyenne de 2,5 jeunes est produite chaque année, d'une manière remarquablement stable. C'est une moyenne élevée par rapport à ce qu'on connaît de l'espèce à travers l'Europe. Et le plus étonnant est qu'elle ne semble pas fléchir. Le Grand Cormoran est une espèce dont les populations sont régulées par leur propre densité. Lorsque la capacité d'accueil du milieu est atteinte, les paramètres démographiques de la population s'ajustent automatiquement, par exemple le nombre de jeunes produits par couple diminue, souvent bien en deçà de 2,0 / nids. On dirait donc que la limite d'accueil de la Meuse namuroise n'est pas encore atteinte. Le troisième graphe (courbe verte) est la conséquence des deux premiers : cumulativement, près de 900 jeunes cormorans se sont envolés des nids de l'île Vas-t'y-Frotte et cela ne fait que s’accélérer !

Le dortoir de Jambes à la belle époque (photo M Fasol)

Le dortoir de Jambes à la belle époque (photo M Fasol)

L'élément de paradoxe est amené par le dernier graphe (courbe orange). L'hiver, depuis le milieu des années 1990, de nombreux Grands Cormorans venus notamment du nord de l'Europe arrivent dans les environs de l'île pour y séjourner. Francis et d'autres ornithologues les recensent chaque année à la mi-janvier. Après un pic de présence au début des années 2000, où plus de 800 Grands Cormorans étaient présents quotidiennement sur l'île, leur nombre s'est fortement réduit, et ces dernières années, à peine une centaine d'oiseaux hivernent dans cette zone. Cette diminution n'est pas liée à un changement global au niveau des habitudes hivernales du Grand Cormoran, on n'observe ce phénomène qu'en Meuse (et pas dans le Hainaut, par exemple). C'est donc la détérioration des conditions locales (et notamment des ressources alimentaires) qui explique ce déclin. Les stocks de sa proie préférée, le gardon, se sont en effet effondrés (perte de l'ordre de 90% de la biomasse) suite à l'invasion du fond du fleuve par un bivalve exotique, qui consomme la nourriture de base de ce poisson: le phytoplancton. Vous trouverez plus d'explications sur ce sujet dans la discussion de cet article en français et encore plus dans cette étude de l'Université de Namur (en anglais).

Le mystère posé par les observations de Francis est donc le suivant: comment est-ce possible qu'un écosystème dégradé (du moins du point de vue des cormorans hivernants) permette d'accueillir un nombre croissant de nicheurs dont la productivité est aussi stable et élevée ?

À l'heure qu'il est, personne ne le sait. Peut-être les nicheurs élargissent-ils leur rayon d'action ou leur spectre de proies, peut-être ces dernières sont-elles plus disponibles en été ? Peut-être même que la moindre présence hivernale de l'espèce relâche la pression sur les stocks de poissons qui peuvent se reproduire alors en plus grand nombre au printemps ? On le voit, les pistes d'investigation sont nombreuses et passionnantes à suivre. Mais la question de base reste posée au départ par les "simples" observations minutieuses d'un ornithologue passionné... à suivre !

Francis Pourignaux a déjà publié un article sur ses premières années de suivis des Grands Cormorans de Vas-t'y-Frotte.

 

(*) L'île Vas-t'y-Frotte tirerait son nom d'une supposée rencontre entre Don Juan d'Autriche et la Reine Margot en cet endroit discret, aux environs de 1577... Ces deux personnages "s'y seraient frottés"... peut-on faire un lien avec le grand succès des couples nicheurs sur l'île aujourd'hui ? C'est sans doute aller un pas trop loin...


Un grand merci à Francis pour sa minutie mais aussi à tous les ornithologues qui comptent avec lui ou ailleurs les cormorans, comme JP Reginster et A Monmart à Vas-t'y-Frotte, et P Jenard qui a initié ce type de suivi à Hensies. Merci à V Bouquelle pour son input sur la première version de l'article. N'hésitez pas à commenter ou à poser vos questions ! 

Le point sur la grippe aviaire en Belgique

Après le premier cas identifié le 31 janvier 2017 chez un éleveur amateur de volailles d’ornement de la région de Lebekke (à 20 km au nord-ouest de Bruxelles), un Cygne tuberculé adulte a été confirmé positif au virus H5N8 hautement pathogène à Oud-Heverlee (20 km à l'est de Bruxelles), le 21 février. L’oiseau a été trouvé mort, flottant sur l’étang d’une réserve naturelle gérée par l’ANB (= DNF en Flandre). Dans les deux cas, il n’a pas été constaté de contamination "secondaire" (= d'autres oiseaux), malgré la mise en place d’une surveillance ad hoc dans les environs. Les deux virus ont été isolés au CERVA (centre d’expertise vétérinaire des SPF Santé publique et SPF Agriculture – laboratoire de référence pour la grippe aviaire) et leur génotypage est en cours afin notamment d’évaluer dans quelle mesure les deux cas sont liés. Il s’agit donc des deux premiers cas de détection d’un virus d’influenza aviaire hautement pathogène chez des oiseaux en Belgique. En réalité, il s’agit du deuxième et du troisième cas, car le premier cas pour l’Europe du fameux H5N1 hautement pathogène a été isolé en Belgique le 18 octobre 2004 par le CERVA; l'échantillon avait été prélevé sur un Aigle montagnard Spizaetus nipalensis, saisi à la douane de l'aéroport de Bruxelles National, dans les baguages à main d’un passager en provenance de Bangkok. 

Cygnes chanteurs à Roly (photo Alain De Broyer)

Cygnes chanteurs à Roly (photo Alain De Broyer)

Ces deux cas de H5N8 hautement pathogène ne sont évidemment pas étonnants: inutile de rappeler que les oiseaux se déplacent au-delà des frontières et que l’épizootie ( = épidémie chez les animaux) touche quasi toutes les régions d’Europe, depuis le premier cas constaté en Hongrie en octobre passé.
 
Ce qui commence par contre à être un sujet de préoccupation est l’ampleur des mortalités chez les oiseaux sauvages. On peut l’estimer à des dizaines de milliers d’oiseaux appartenant à une trentaine d’espèces. La plupart sont des anatidés, mais pas uniquement. De surcroît, et dans une certaine (malheureuse) logique, on compte des espèces rares, fragiles, voire sévèrement menacées. Une dizaine de Faucons pèlerins, autant de Pygargues à queue blanche, des Autours des Palombes, au moins un Grand-duc d’Europe, tous trouvé morts, ont été testés positifs. Encore plus grave, au moins deux Oies naines ont été trouvées mortes en Hongrie. Ces deux individus appartiennent plus que probablement à la population nicheuse relictuelle de Norvège – la dernière d’Europe - qui compte seulement… 130 individus, qui hivernent jusque dans le Delta de l’Evros en Grèce. 

Que faire ? Pas grande chose dans l’état actuel des connaissances, si ce n’est empêcher que les foyers dans les élevages ne se propagent, en contaminent d’autres élevages ou des oiseaux sauvages. Et bien évidemment, participer à l’augmentation de la connaissance sur ce virus et son écologie.
 
Rester vigilant est ce que nous pouvons faire de mieux. Cela a parfaitement fonctionné dans le cas du cygne d’Oud-Heverlée puisque c’est une birdwatcheuse assidue de la vallée de la Dyle qui a repéré le cadavre, a alerté l’ANB qui a immédiatement envoyé une équipe récupérer le cygne pour l’envoyer au CERVA pour analyse. Dès les premiers résultats d’analyse connus, des bagueurs-collaborateurs de l’IRSNB ont capturé-bagué-relâché et réalisé des prélèvements sur des Cygnes tuberculés dans les étangs avoisinants et ont cherché l’éventuelle présence d’autres cadavres afin d’évaluer la possibilité de cas secondaires. La chaîne de collaboration a donc parfaitement fonctionné. Les consignes de vigilance sont spécifiées sur le site de l’AFSCA et du CERVA et ont été communiquées notamment aux 589 bourgmestres du pays.

En deux mots : si vous découvrez un Cygne ou un Grèbe mort, ou cinq oiseaux morts appartenant à une même famille et en un même lieu, avertissez s’il vous plait sans délai le DNF en Wallonie, l’IBGE à Bruxelles ou l’ANB en Flandre. Ce sont ces instances qui sont responsables de la collecte des cadavres découverts dans la Nature et de leur transport vers le labo du CERVA. Un grand merci d’avance !
 
Par ailleurs, afin que le dispositif soit le plus complet possible,  le Centre belge du Baguage organise tout au cours de l’année, à la demande et selon les prescriptions de l’AFSCA et du CERVA, la collecte des cadavres dans les CREAVES, CROH et autres VOC ainsi que la prise d’échantillons de liquide cloaqual sur des oiseaux des espèces sensibles au cours d’opération de baguage.